La Treizieme Tribu, d’Arthur Koestler

Indisponible depuis une quinzaine d’années, La Treizième Tribu, du grand écrivain et militant d’origine hongroise Arthur Koestler (1905-1983) vient enfin d’être réédité.

Ouvrage scientifique, La Treizième Tribu raconte l’émergence, vers le
VIIIème siècle de l’ère chrétienne, d’un royaume juif qui allait règner
pendant près de cinq siècles sur une vaste région allant de la Mer Noire à la Mer Caspienne en passant par le Caucase et les premières steppes de l’Asie centrale.

En l’occurrence, le royaume des Khazars, peuple d’origine et de langue
turque, célébrant des divinités païennes jusqu’à ce que l’un de ses
monarques n’adopte, pour lui-même et pour ses sujets, une religion
monothéiste, le judaïsme. Et ce, pour faire pièce semble-t-il, aux deux
principales puissances à idéologie monothéiste de la région : l’Empire
chrétien d’Orient basé à Byzance (Constantinople, aujourd’hui Istambul), et le califat musulman de Bagdad. Le titre du livre est lui-même un clin d’oeil ironique : si la légende biblique parle des « Douze tribus perdues d’Israël », Koestler estime avoir au moins retrouvé la treizième !

S’appuyant sur des historiens anciens, principalement arabes et byzantins, ainsi que sur les rares études publiées en Europe à l’époque moderne, Koestler s’attache surtout à démontrer, comment les Khazars, par un grand mouvement de migration vers l’Europe orientale et centrale s’échelonnant sur plusieurs siècles, sont les véritables ancêtres des millions de Juifs habitant la région, et dont les descendants forment aujourd’hui encore, malgré le génocide nazi, la majorité de l’effectif juif au niveau mondial.La thèse prévalente selon laquelle ces Juifs d’Europe centrale et orientale, dits Ashkénazes, auraient pour origine principale une émigration venue de France et des bords du Rhin, ne résiste donc pas à l’analyse des faits, soutient Koestler. Et si ces Juifs ne sont pas originaires d’Europe occidentale, ils ne sont pas non plus les descendants de Juifs « dispersés » après la conquête de la Palestine par l’Empire romain il y a deux mille ans. A l’échelle historique, il en fut du judaïsme européen comme des autres religions et nations, qui ont prospéré ou décliné par prosélytisme, assimilation et métissage, y compris, et dans de larges proportions, par le métissage contraint qu’a été le viol au cours de tant de guerres et par tant de guerriers, Juifs ou non Juifs.

Dépassant le strict cadre de l’histoire de la Khazarie, Koestler consacre un dernier chapître à démonter l’inanité de la notion de races, dont la
fantasmatique « race juive ». On peut avoir le sentiment, à la lecture de
ces pages écrites dans les années 1970, que Koestler n’était pas obligé de s’abaisser à combattre les clichés pseudo-scientifiques qui ont sévi
jusqu’au milieu du XXème siècle sur les caractéristiques morphologiques
attribuées aux Juifs et leur fameux nez crochu. Mais quand on voit,
aujourd’hui, se développer sur l’internet, des marchands de tests ADN
proposant à tout un chacun de vérifier, pour la somme rondelette d’une
centaine d’euros, s’il a « des origines génétiques juives », on se dit que
la mise en garde de Koestler n’était pas inutile.