195. Le retour des camps : Sangatte, Lampedusa, Guantanamo…

Les camps d’internement pour « étrangers » se multiplient en France, aux frontières de l’Europe, voire un peu plus loin, de manière sournoise et violente, au mépris des droits humains les plus fondamentaux, avec un même prétexte : la nécessité de garantir la « sécurité publique ». Sous le titre « Le retour des camps ? », Olivier Le Cour Grandmaison, Gilles Lhuilier et Jérôme Valluy, dressent le constat terrifiant d’une réalité mal connue qui rapproche, à une allure vertigineuse, les Etats dits « démocratiques » des régimes les plus totalitaires.

Cet ouvrage collectif publié ces jours-ci aux éditions « Autrement » éclaire de nombreux aspects méconnus de « l’internement administratif », censé correspondre à une mesure d’urgence prise dans des situations exceptionnelles, et sur la manière dont il s’est généralisé et « externalisé ».

Tout d’abord l’aspect historique, puisqu’il rappelle dans quelles circonstances ont été créés les premiers camps d’internement en France et dans son Empire, les dispositifs inhumains et les méthodes expéditives, ayant d’abord servi à mater des populations « indigènes ». Mais ils permirent aussi en 1938 de parquer des centaines de milliers d’Espagnols voulant se protéger du régime franquiste et, à partir du 1er septembre 1939, 40 000 émigrés, dont un grand nombre était des opposants farouches au régime nazi, désireux de participer à l’effort de guerre contre Hitler », mais étaient classés dans la catégorie « étrangers ressortissants des territoires appartenant à l’ennemi ». Ceci juste avant que le régime de Vichy ne s’en prenne aux communistes, puis aux Tsiganes et aux juifs. Parmi ces derniers, 100 000 furent internés dans des camps en France, dont plus de 76 000 furent déportés. Ces mêmes camps furent utilisés à la libération, lors de l’ « épuration », qui a essentiellement visé, non pas les collaborateurs au sein de l’appareil d’Etat, mais les « petits collaborateurs », dont les femmes s’étant affichées avec des Allemands. A l’indépendance de l’Algérie, ce sont les harkis qui en feront notamment la dure et longue expérience.

Désormais, sous différents vocables « zones internationales », « zones de transit », « zones d’attente », le concept s’est généralisé puisqu’on peut maintenir des étrangers en rétention jusqu’à 36 jours dans 120 « zones » qui forment une véritable toile d’araignée dans l’hexagone, et les déplacer à tout moment d’une zone à l’autre.

Le tout au mépris du droit international, que rappelle le livre, les étrangers ainsi enfermés ne bénéficiant même pas des droits d’un délinquant emprisonné, du droit pour toute personne emprisonnée d’être présentée à un juge pour qu’il statue sur la validité de l’arrestation. Entre 15 000 et 20 000 personnes sont ainsi internées chaque année en France de manière invisible, dans des bâtiments banalisés, des locaux policiers, des baraquements de chantiers, soit dans des sites déserts, éloignés, soit dans des zones à très grand trafic, comme les aéroports, ports ou gares.

L’extension importante des prérogatives policières que cela implique, a de quoi inquiéter, puisque ces étrangers qui viennent trouver refuge en France sont « entre les mains de la police » et uniquement de la police, pendant toute la durée de leur internement, et non du système judiciaire ou de travailleurs sociaux.

Les auteurs montrent par ailleurs que ce qui existe sur le territoire français n’est que la partie visible de l’iceberg, car les Etats occidentaux pratiquent de plus en plus « l’externalisation » des camps. En fait, comme certaines entreprises, ils délocalisent ou sous-traitent les camps à d’autres pays, notamment du Maghreb et de l’Europe de l’Est, ce qui leur permet de garder les « mains propres » et de faire faire le sale boulot par d’autres gouvernements, pas trop regardants, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Les âmes sensibles, qui s’émeuvent quand on rafle ici des enfants dans les écoles ou des sans papiers dans les restau du cœur, ne pourront pas venir se plaindre.